La création de l’Institut du monde arabe

Retour sur la première conférence de l’antenne nantaise du Réseau Casus Belli

Le 27 janvier 2026, l’antenne nantaise du Réseau Casus Belli a organisé son premier café-débat au Lili Big Café, consacré à la genèse et aux enjeux politiques de la création de l’Institut du monde arabe.

Animée par Victor Courcel, étudiant en master Histoire publique à Nantes Université, cette rencontre a réuni un public attentif autour de Mélissa Tedafi, doctorante en histoire contemporaine, dont les travaux portent sur la diplomatie culturelle française et le rôle de l’Institut du monde arabe dans les relations franco-arabes. À travers une analyse historique rigoureuse, la conférence a permis d’interroger les finalités diplomatiques, les logiques institutionnelles et les ambiguïtés constitutives de cette institution singulière. 

Un instrument diplomatique forgé par les recompositions des années 1970

L’intervention a montré que la création de l’Institut du monde arabe ne peut être comprise indépendamment du contexte géopolitique du début des années 1970. La guerre israélo-arabe de 1973, le choc pétrolier et la montée en puissance stratégique des États producteurs d’hydrocarbures conduisent la France à reconfigurer ses relations avec le monde arabe, au-delà des seules considérations économiques. 

Dans le même temps, les transformations sociales internes – notamment la stabilisation des populations immigrées et les tensions liées aux débats sur l’intégration – renforcent la nécessité, pour l’État français, de se doter d’outils capables de produire du dialogue et de la médiation à la fois sur le plan international et au sein de l’espace public national. L’Institut du monde arabe s’inscrit ainsi dans la stratégie du dialogue euro-arabe impulsée au milieu des années 1970, notamment sous l’action du ministre des Affaires étrangères Michel Jobert. 

Présenté officiellement comme un projet multilatéral associant la France et les États membres de la Ligue arabe, l’Institut repose en réalité sur des relations largement bilatérales, révélant une asymétrie structurelle entre un État unique et une pluralité de partenaires aux intérêts divergents. 

Diplomatie culturelle, représentation du « monde arabe » et tensions politiques

La conférence a mis en évidence la dimension profondément politique de l’Institut du monde arabe, qui dépasse largement une fonction de diffusion artistique ou patrimoniale. L’institution apparaît comme un dispositif de soft power visant à structurer les relations franco-arabes tout en encadrant les représentations culturelles et religieuses dans l’espace public français. 

Au cœur du projet se pose la question de la représentation d’un « monde arabe » diplomatiquement opératoire mais historiquement, culturellement et politiquement hétérogène. Dès l’origine, l’Institut oscille entre deux logiques contradictoires : la volonté de présenter une civilisation unifiée susceptible de soutenir le dialogue diplomatique, et la reconnaissance des pluralismes internes, confessionnels et culturels. 

Cette ambivalence se traduit notamment dans les choix de programmation, souvent orientés vers une culture patrimonialisée et esthétisée, jugée compatible avec les impératifs diplomatiques, tandis que les expressions contemporaines ou politiquement sensibles demeurent plus marginalisées. Les épisodes de censure évoqués durant la conférence illustrent la tension permanente entre principes de liberté culturelle et contraintes de politique étrangère.

Patrimoine, mémoires coloniales et recompositions contemporaines

L’analyse a également souligné la difficulté persistante à intégrer pleinement les héritages coloniaux dans le récit culturel porté par l’institution. La relative mise à distance de ces mémoires contribue à une représentation consensuelle du patrimoine, au prix d’un effacement partiel des rapports de domination et des conflits historiques qui continuent de structurer les relations franco-arabes. 

L’Institut du monde arabe apparaît ainsi comme un espace ambivalent : lieu de dialogue et de reconnaissance culturelle, mais aussi dispositif de neutralisation du politique, où la culture est mobilisée pour apaiser les tensions sans toujours les interroger frontalement. 

Des évolutions récentes témoignent néanmoins d’une volonté d’adaptation, notamment par une ouverture accrue aux formes culturelles contemporaines et par des signaux symboliques destinés à renforcer la légitimité de l’institution auprès des sociétés civiles et des diasporas. Ces marges de manœuvre demeurent toutefois limitées par le poids de l’État français et par les impératifs diplomatiques qui continuent d’en structurer le fonctionnement. 

Une réflexion essentielle pour comprendre la diplomatie culturelle française

En revenant sur la genèse et les ambiguïtés de l’Institut du monde arabe, la conférence a permis de mieux saisir les logiques de la diplomatie culturelle française contemporaine, ainsi que les enjeux mémoriels et politiques du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord.

Comprendre ces dynamiques institutionnelles constitue un préalable indispensable pour analyser la manière dont les États mobilisent la culture comme instrument de projection internationale, mais aussi comme outil de gestion des tensions politiques internes.

Synthèse et podcast en accès libre

Le Réseau Casus Belli met à disposition en libre accès la synthèse écrite complète de la conférence..

Lien de téléchargement :
https://linktr.ee/reseaucasusbelli

Remerciements

Le Réseau Casus Belli adresse ses remerciements les plus sincères à l’ensemble des participantes et participants ayant pris part à cette première conférence nantaise, dont la qualité des questions et des échanges a largement contribué à la richesse du débat.

L’association remercie tout particulièrement Mélissa Tedafi pour la rigueur de son intervention, la clarté de ses analyses et la profondeur historique apportée à des enjeux diplomatiques et culturels contemporains.

Le Réseau Casus Belli exprime également sa gratitude au Lili Big Café pour son accueil et sa confiance, qui ont permis l’organisation de cette rencontre dans un cadre propice à un échange ouvert, pluraliste et exigeant.

Cette première initiative confirme l’importance de développer, en région, des espaces de réflexion stratégique et géopolitique accessibles à toutes et tous, dans le respect des principes d’indépendance, de pluralisme et de rigueur intellectuelle portés par le Réseau Casus Belli.